Où allons-nous ?
Revue Le Terroir
juin 1909 (extraits)
Nous célébrerons dans quelques jours notre fête nationale. Un immense frisson de patriotisme va secouer notre peuple de la tête aux pieds. Des quatre coins de la province française du Canada va s'élever un formidable concert d'exultations: en une étrange et féconde litanie de phrases annuellement redites, des orateurs populaires, de tout âge, de toute taille et de toute nuance, encore plus grisés que profondément émus, chanteront les gloires d'hier, la prospérité d'aujourd'hui et les espérances de demain. Ce sera grand, ce sera noble, ce sera beau!
Ce sera grand, noble et beau; mais peut-être n'est-il pas mauvais de ne pas prendre part à cet enthousiasme plus ou moins factice; peut-être est-il salutaire qu'au lieu de nous leurrer avec de vains mots, qu'au lieu de déguiser notre pensée et d'émousser nos sentiments pour ne blesser personne, nous regardions bien en face, les yeux grand ouverts, ce que nous sommes et ce que nous serons, tant que durera l'Acte de l'Amérique britannique du Nord, qui lie notre province française à des provinces saxonnes.
Si je considère attentivement notre position dans la confédération canadienne, si je m'arrête à songer un peu à l'accroissement des races qui nous entourent et dans lesquelles nous nous noyons peu à peu, je ne puis arriver qu'à cette triste conclusion: nous ne sommes rien, nous ne serons jamais rien![...]
Nous ne sommes rien. C'est tellement le cas que nos financiers ne sont plus des nôtres: ils sont passés aux Anglais ou aux Américains; que nos artistes ne sont plus des nôtres: ils passent aux Français. Instinctivement, les uns et les autres comprennent qu'il ne peut y avoir un peuple dans un peuple.
Quels sont ceux qui sont responsables de ce triste état de choses? Les pères de la Confédération. Ils n'ont eu en vue que la tranquillité du moment. Ils n'ont pas pensé -- à moins qu'ils n'y aient trop pensé -- qu'en nous liant, nous, province française, avec les autres provinces, ils nous enlevaient à tout jamais l'espoir de la liberté et de l'individualité comme peuple.
Non, ne nous payons pas de vains mots. Malgré l'admirable fécondité de nos familles, nous nous noyons petit à petit dans l'élément étranger. Nous sommes aujourd'hui un million et demi contre plus de quatre millions. Dans dix ans, nous ne serons guère plus de deux millions contre douze millions, par suite de l'immigration de races étrangères, toutes assimilables, et qui, elles, ont tout intérêt à être assimilées.[...]
Briser avec la confédération! être une colonie à part! J'entends déjà crier de tous côtés que la chose n'est pas possible, parce qu'elle serait désastreuse pour l'avenir du pays, pour la grandeur du Canada et pour l'essor de la nation. Eh! que m'importent à moi le Canada et la nation! Mon pays n'est-il pas d'abord et avant tout la vieille province française de Québec? ma nation n'est-elle pas d'abord et avant tout la race, naïve et forte tout à la fois, qui peuple cette province?[...]
Pour vous mieux convaincre que cette utopie est irréalisable, vous n'avez qu'à feuilleter les innombrables pages de l'histoire. Et si vous dites qu'il ne nous est pas possible de vivre en dehors de la confédération canadienne, c'est que le vrai patriotisme nous manque, ce patriotisme farouche, opiniâtre, audacieux, intransigeant, qui seul, entendez-vous, seul préside à la création d'une patrie. En cela, je vous réfère à l'histoire de l'humanité. Vous ne trouverez pas un peuple qui ne se soit taillé autrement un territoire sur l'un ou l'autre des continents.
Le Canada ne nous appartient pas; mais par droit de primauté, la province de Québec est à nous; la possession ne saurait nous en être contestée. [...]