Textes choisis
Lise Bissonnette (1945 - )
Écrivaine et journaliste
La semence de la colère
Le Devoir
le 27 août 1997

Avant, pendant et après le référendum de 1995, l'arme préférée de ceux qui manquaient d'idées pour combattre le mouvement souverainiste, était de l'identifier au nationalisme « ethnique ». Xénophobie, antisémitisme, racisme, fascisme, tout y aura passé. C'était un peu grossier. Des attaquants plus subtils prennent désormais la relève, avec des armes quasiment imparables, recyclées du vieux fond colonial. Ce ne sont plus les opinions qu'on déforme et travestit, ce sont les êtres qu'on décrète moralement inférieurs. Ils sont fous ces souverainistes, ou ils sont corrompus.

Ce qui est le plus révélateur, dans l'affaire du « profil » du premier ministre du Québec réalisé à son insu par un psychiatre en dérive partisane, ce n'est pas son contenu, arrangé comme la science humaine peut l'être quand elle se laisse aveugler. C'est sa large diffusion, si bien orchestrée malgré le fallacieux embarras qui semble régner dans les cercles libéraux fédéraux. Cette diffusion a été voulue depuis le début, il faudrait être de la dernière naïveté pour ne pas le comprendre.

John Godfrey, le député de Toronto qui a commandé ce diagnostic à un professionnel auréolé, n'est pas un obscur occupant d'arrière-ban. Descendant d'une des grandes familles de l'establishment canadien, docteur en philosophie, professeur et journaliste, M. Godfrey fut, avant de laisser les rênes à plus déchaîné que lui en la personne de Diane Francis, le combatif rédacteur en chef du Financial Post. Le « profil » de M. Bouchard, il ne l'a pas requis pour son information personnelle, mais pour le faire circuler. D'abord en l'utilisant en conférence publique. Puis en le faisant parvenir au bureau du premier ministre, où les plus proches conseillers de M. Chrétien l'ont lu et n'ont rien fait pour se dissocier de la basse manoeuvre ou pour tenter d'en stopper le progrès. Au contraire, le document a fait une si intéressante carrière qu'il s'est retrouvé parmi les matériaux de Lawrence Martin, auteur et certes ami de la maison puisqu'il a écrit une hagiographie de M. Chrétien, The Will to Win, publiée en 1995.

M. Martin a inclus ce « profil », comme l'on sait, dans une « biographie » de M. Bouchard, qui s'annonce aussi malveillante que son essai publié en 1993, Pledge of Allegiance, The Americanization of Canada in the Mulroney Years, où l'ancien premier ministre conservateur était haché menu. Nous savons donc dans quel cercle politico-journalistique nous sommes. Une fois la publication garantie, il ne restait plus qu'à organiser le meilleur battage possible. Pendant des semaines, sur la foi d'informations « privilégiées » qui fuyaient de partout, les magazines et quotidiens du Canada anglais se sont arraché la primeur et les extraits. Quand un peu tout le monde les a publiés en même temps, le mal était fait. Le fameux psychiatre a beau se morfondre, décrier son propre travail en le reconnaissant partisan, pleurer sur sa carrière désormais entachée, il n'est plus que quantité négligeable pour ses utilisateurs. Une superbe opération de mise en marché a donné estampille scientifique indélébile à la rumeur d'un désordre mental chez l'adversaire, premier ministre souverainiste du Québec.

Le discrédit personnel est efficace dans le climat actuel, parce qu'il est pratiquement impossible de lutter contre des insinuations aussi sournoises, lapées comme petit lait par ceux qui vivent loin et connaissent mal ce dont on parle. Et ce discrédit trouve d'autant plus facilement preneurs qu'il est manié par des gens qui se réclament d'une certaine classe. M. Godfrey en est un. Il est d'intérêt, pour les lecteurs du Devoir, de prendre connaissance des agissements d'un autre, dont les manigances intellectuelles les touchent directement.

Le quotidien torontois The Globe and Mail, diffusé d'un océan à l'autre et certes le plus respecté au Canada anglais, publie quatre fois la semaine la chronique de Jeffrey Simpson, analyste et journaliste bien connu en nos pages puisqu'il a tenu une chronique hebdomadaire dans Le Devoir de septembre 1990 à juin 1993. Depuis quelque temps, M. Simpson glisse dans ses textes des réflexions non seulement désobligeantes à l'égard du Devoir, mais carrément calomnieuses. Le plus récent exemple aura suivi de quelques heures la mort du professeur Léon Dion; M. Simpson a soutenu que ce dernier avait collaboré au Devoir jusqu'à ce que ce journal « became a house organ for the Parti Quebecois ». Quelques jours auparavant, notre journal était assimilé, dans sa prose, à une feuille de « propagandistes séparatistes engagés », pour des opinions qu'il n'a jamais formulées en éditorial mais que M. Simpson lui prêtait dans l'hypothèse où un événement non survenu viendrait à survenir (on ne saurait être plus tordu).

Le Devoir est pourtant, en août 1997, le même journal que celui auquel a longuement collaboré M. Simpson, et dont il trouvait honneur à se dire chroniqueur dans les nombreux colloques, émissions radio ou télé, conférences où il participait au Québec et au Canada. Sa directrice et son rédacteur en chef sont les mêmes et jamais, durant les trois années où il a encaissé son chèque hebdomadaire, M. Simpson ne leur a fait part du moindre malaise à l'idée de contribuer à ce qu'il décrit comme un journal de parti et de propagande. Nous avons sans réserve publié tous les textes où il exprimait ses convictions fédéralistes et où il houspillait les souverainistes. Il n'a pas quitté Le Devoir sur quelque désaccord idéologique mais parce qu'il allait vivre pour un temps à l'extérieur du pays.

La seule explication raisonnable de ce soudain passage de l'amitié à la calomnie tient à une décision de nous considérer en adversaires politiques, et d'user de tous les moyens pour vaincre. Il se conduit donc comme les Godfrey et cie : mentez, il en restera toujours quelque chose. À la limite, M. Godfrey est plus respectable. Il a fait, pour sa part, le saut en politique et ne prétend plus être un aristocratique observateur détaché. M. Simpson joue toujours les Sirius dans les pages du Globe and Mail et semble vouloir y demeurer.

Pour aller jusqu'où? Il y a évidemment un extraordinaire mauvais goût à faire bataille politique en se servant de la mort de M. Dion, avant même les funérailles, pour faire flèche politicienne avec ce qui est, au surplus, une fausseté (nos relations avec M. Dion étaient fort cordiales, n'ont jamais eu quelque ton de rupture, et son silence public tenait évidemment à d'autres raisons que nous respectons tout à fait). Mais il faut mesurer aussi le caractère vicieux de l'attaque. Ce que M. Simpson se trouve à dire à ses lecteurs, c'est que notre équipe de journalistes politiques, ses collègues des capitales - les Gilles Lesage, Michel Venne, Mario Cloutier, Manon Cornellier - font leur travail de façon moins professionnelle que la sienne. Que les éditorialistes du Devoir analysent l'actualité politique moins rigoureusement que ceux du Globe and Mail et qu'ils n'ont aucun esprit critique à l'égard du gouvernement du Parti québécois alors que Le Devoir a été le seul journal à reprocher sans cesse à M. Bouchard d'agir sans mandat, et qu'il a été l'un des plus sévères à l'égard de ses politiques économiques, sociales, et même constitutionnelles dans la récente saga de l'amendement en éducation. Il est tout simplement odieux d'avoir à souligner ces choses qui crèveraient les yeux d'un lecteur honnête, et d'avoir à rappeler que la page « Idées » du Devoir est certainement, de tous les quotidiens au pays y compris The Globe and Mail, la plus diversifiée sur la question nationale et la plus ouverte aux opinions contraires à sa position éditoriale.

Il est évident que ce qu'on cherche à abattre ici, c'est la réputation même du Devoir auprès de populations qui ne le lisent pas, dans l'Ouest, en Ontario ou dans les Maritimes. Il faut délégitimer la seule page éditoriale au Canada qui soit favorable à la souveraineté, la faire passer pour du journalisme de vendus, ce qui fait par conséquent de nos lecteurs soit des nigauds, soit des partisans aveugles.

Tout, sauf des gens intelligents. Le 19 août dernier, un autre columnist de combat, Don MacPherson du quotidien montréalais The Gazette, consacrait toute sa chronique à expliquer doctement à ses lecteurs ce qu'est « le vote idiot ». Qu'est-ce? Un phénomène sociologique uniquement réservé aux électeurs qui disent OUI à la souveraineté. Il y en aurait un sur quatre qui aurait ainsi erré, au dernier référendum, par ignorance, confusion ou stupidité. Si le OUI l'emportait à la prochaine consultation, conclut le chroniqueur, le Canada pourrait arguer de ce « vote idiot » pour refuser de reconnaître le résultat. CQFD, le souverainisme est une maladie mentale.

Durant les années soixante, on disait des Canadiens français qu'ils ne pouvaient occuper des fonctions importantes car ils étaient incompétents. Aujourd'hui, on laisse entendre, avec une hauteur aux accents semblables à ceux d'autrefois, que les francophones québécois favorables à la souveraineté sont imbéciles ou vicieux, donc moralement inférieurs au camp fédéraliste. Au rythme où les expressions de mépris se succèdent depuis octobre 1995, avec l'arrogance et le sans-gêne qui rappellent tant d'odieux souvenirs, les mêmes causes pourraient provoquer, au Québec, la même colère.
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