Chrétien piégé
Le Journal de Québec
Texte publié en trois chroniques les 11, 12 et 13 décembre 1999
Monsieur Chrétien a enfin déposé sa petite bombe en forme de cadeau de Noël : un petit projet qui indiquerait au bon peuple ce que le Parlement fédéral devrait faire au cours du prochain référendum québécois.
M. Chrétien fait un drôle de Père Noël. Il dépose sa petite bombe et puis tout le monde s'en va en vacances pendant les sept prochaines semaines. Bombe à retardement, diront certains.
Quoi qu'il en soit, on en verra plusieurs déchirer leurs chemises en public d'ici Noël - c'est déjà commencé - et tous les commentateurs et spécialistes seront appelés à commenter la mauvaise blague du premier ministre.
Pour ma part, je n'ai pas envie de jeter les hauts cris, car j'ai plutôt l'impression que la petite bombe de M. Chrétien risque de lui péter en pleine face.
Je m'explique. Évidemment, le premier ministre va tout simplement recevoir une fin de non-recevoir de Québec, tous partis et toutes allégeances confondus. On va lui rappeler, non sans raison, que c'est aux Québécois de décider de la façon dont ils entendent faire les choses, point final.
Par ailleurs, tous les intervenants politiques du Canada lui ont déjà signifié ce qu'ils entendaient par une question et une majorité claires. Il y aura donc de grandes escarmouches propres à épater la galerie, mais qui ne changeront rien au fond des choses.
Puis, lentement, M. Chrétien va s'apercevoir qu'il s'est probablement tiré dans le pied et qu'il va avoir enfermé le gouvernement fédéral dans un piège mortel dont il ne pourra plus se défaire.
Je m'en amuse déjà et je vous dis pourquoi.
D'abord, M. Chrétien, en déposant son projet de loi, admet que, malgré tout ce qu'il a pu dire et ne pas faire, il se trouve devant un échec. En effet, il admet que les Québécois pourraient voter OUI à l'occasion d'un prochain référendum.
Il n'aurait donc rien su faire pour les en empêcher? Ces maudits séparatistes ne seraient pas aussi morts qu'il le prétendait ? Le bras de fer de Stéphane Dion n'aurait donc rien donné? Il n'aurait donc pas réussi à convaincre les Québécois qu'ils vivaient toujours dans le plus meilleur pays du monde ?
Par la force
Se rendant compte que ce triste échec n'est rien d'autre que le résultat de sa propre incurie, il n'a d'autre choix que de tenter d'imposer, par la force, des règles dont il espère qu'elles feront reculer de peur les Québécois. Bel héritage pour celui qui s'est tant agité pour « sauver le Canada ».
La peur
La peur, voilà le mot clé. Voilà des années que le Canada anglais souhaite que le gouvernement fédéral soit intraitable envers les souverainistes et qu'il refuse toute négociation advenant la victoire de leur camp.
Mais le jugement de la Cour suprême est venu un peu brouiller les cartes en déclarant que le Canada aurait le devoir de négocier si le résultat en faveur de la souveraineté était clair et qu'il ne pourrait échapper à cette obligation.
Petite moue du Canada anglais. Puis, grande colère. Négocier, soit. Mais il faut avertir les Québécois que la négociation sera si dure qu'ils feraient mieux d'oublier tout de suite leur projet.
M. Chrétien a entendu le message. Vous en voulez des négociations? Vous allez en avoir.
La négociation sera très dure, nous jure Stéphane, le petit terroriste.
Or, j'ai failli éclater de rire quand j'ai vu ce qu'il voudra négocier : la dette, les actifs, les frontières, les droits des minorités et des Amérindiens.
Déjà, il y a au moins trente-cinq ans, je présentais dans mes discours la même liste à laquelle j'ajoutais nombre d'autres sujets. Je ne voyais là rien que de très normal.
Mais, depuis plusieurs années, les fédéralistes, pour nous faire peur, ne nous parlent que du partage de la dette. Comme nous n'avons pas manifesté le plus grand effroi, on a ajouté à la liste quelques éléments.
Droit à 25% des actifs
Passons vite sur le partage de la dette. Le sujet a été amplement discuté.
Mais la surprise sera grande chez certains, surtout au Canada anglais, quand ils verront qu'il faudra aussi partager les actifs « fédéraux ». Oups ! On n'y avait pas pensé.
Eh! oui, les Québécois auront droit à environ 25 % des actifs, soit 25 % des bateaux, des avions, des canons, des parcs fédéraux, des édifices fédéraux, du contenu des musées fédéraux, des réserves d'or, des déchiqueteuses à papier, des ordinateurs, des wagons de chemin de fer, des limousines, des drapeaux (hi! hi! hi!), des ambassades, des cours d'eau fédéraux, des chevaux de la GRC, des stocks de poivre de Cayenne, des discours de Stéphane, etc.
Une négociation dure? Plutôt distrayante, selon moi. J'imagine déjà le petit malin qui proposera, pour simplifier la discussion, d'échanger la dette contre les actifs.
Les frontières
Mais les frontières, ce ne sera pas du gâteau. Évidemment, le petit terroriste veut encore nous faire peur. Il songe à la partition du Québec : tout un morceau du Québec qui resterait attaché au Canada. Bien sûr, c'est un appel à la guerre civile, mais Stéphane n'en a cure. Il faut faire souffrir les Québécois, nous a-t-il déjà dit.
Mais qu'arriverait-il si d'autres petits malins, à Québec, s'avisaient de vouloir grapiller des petits morceaux de l'Ontario ou du Nouveau-Brunswick « pour protéger les francophones de ces territoires? »
Et le Labrador?
Et pourquoi ne pas remettre sur la table la frontière du Labrador? Et qu'arriverait-il si Québec faisait à Terre-Neuve une offre qu'elle ne pourrait refuser? Après tout, les Terre-Neuviens ne sont pas toujours contents de leur appartenance au Canada. Un petit rapprochement avec le Québec, peut-être?
Farfelu? C'est à voir. Tu veux nous faire chanter, Stéphane? On verra bien.
Droit de passage
Tiens, je viens de m'apercevoir qu'un Québec indépendant coupe le Canada en deux. Il est certain qu'en cas de négociations de bonne foi, cela ne devrait par créer de problèmes. Nous savons que les Québécois sont déjà disposés à accorder aux Canadiens tous les droits de passage nécessaires au bon fonctionnement de leur nouveau pays. Cela se fait déjà sans difficultés entre l'Alaska et les États-Unis.
Mais Stéphane insistant pour partir avec une partie du territoire québécois, les Québécois pourraient être plus réticents à le laisser passer sur « leur » territoire pour aller de Moncton à Ottawa. Ce ne serait pas gentil, c'est sûr, mais qui a dit que nous serions gentils et que nous allions nous laisser faire?
Stéphane la Terreur nous dit aussi qu'il faudra négocier les revendications des Autochtones.
Je vous avoue que j'ai un peu de difficulté à comprendre ce qu'il entend par là. Mais j'ai l'impression que cette proposition cache une arrière-pensée.
En effet, il ne faut jamais oublier qu'il vise surtout à embêter les Québécois. Sans doute voudra-t-il alors exiger que le Québec réponde à toutes les revendications des Amérindiens, surtout si ces derniers insistent pour établir des enclaves indépendantes à l'intérieur du territoire.
Certes, les Québécois seraient passablement agacés, mais certainement pas autant que les Canadiens. Car, comment imaginer que les Amérindiens, après avoir transformé le Québec en gruyère, n'exigeraient pas d'en faire autant au Canada, voire même aux États-Unis?
Enfermé alors dans son propre piège, pris comme un rat, j'ai hâte de voir comment Stéphane va tenter de s'en sortir. On va bien s'amuser, vous ne pensez pas?
Il ne nous restera plus qu'à négocier les droits des minorités. Dans ce cas, j'ai l'impression que le petit agitateur se trompe franchement de cible. Il vise le Québec mais c'est le Canada qu'il touchera en plein coeur.
Il exigera, bien sûr, qu'un Québec indépendant respecte les droits et libertés de sa minorité anglophone. Il sera alors très surpris d'apprendre que c'est ce que le Québec fait depuis plus de 200 ans.
Mais vous connaissez mal les Québécois : sont pas mal achalants. Je les entends déjà qui disent à Stéphane : c'est donnant donnant. Nous exigeons que les francophones du Canada obtiennent les mêmes droits et libertés que les anglophones du Québec.
Bien sûr, les Canadiens, de Halifax à Vancouver, vont crier comme des orfraies quand les Québécois vont exiger, pour les francophones hors Québec, des écoles, des collèges, des universités, des hôpitaux, des stations de radio et de télévision, des journaux et des magazines, des services gouvernementaux en français, des villes bilingues, des affiches en français, des modes d'emploi en français, du cinéma en français de même que toutes les autres petites et grandes choses dont jouissent les anglophones du Québec.
C'est embêtant ça, hein Stéphane? Tu n'y avais pas pensé? Tu avais oublié que la négociation, ça se fait à deux? Tu pensais que tu pouvais avoir toutes les exigences envers les Québécois et ne rien exiger, en retour, des Canadians?
D'ailleurs, pourquoi devrais-tu attendre jusqu'à l'indépendance pour discuter de cette question?
Pour commencer, tu pourrais peut-être t'occuper de l'hôpital Montfort et de ta capitale, Ottawa, ville bilingue. Ça t'occuperait l'esprit et ça t'empêcherait de nourrir tes obsessions.
À bien y penser, j'en suis venu à la conclusion que ton projet n'est qu'une improvisation brouillonne et hargneuse qui ne vise qu'à humilier les Québécois.
Chrétien et Dion, même combat. Ce qui m'amène à penser que vous devriez, tous deux, penser tout de suite à vous négocier avec les Canadians un long, un très long séjour dans leur pays.
Accrochez-vous à votre passeport canadien car, quelles que soient les frontières d'un Québec indépendant, il n'est pas certain que les Québécois voudront accueillir avec bienveillance ceux qui les ont trahis.